Cinq you La Cinq !

Dimanche 12 avril 1992. Il est minuit. Le cinquième réseau de la télévision en France a cessé d’émettre. Ce n’est pas la première fois qu’une chaîne nationale disparaît. Elle rejoint ainsi au cimetière télévisuelle TV6 lancée à la même période. Ainsi se conclut cette période un peu folle qui avait commencé au milieu des années 80…

C’est en 1985 que l’idée d’une cinquième chaîne prend forme. Le pouvoir en place souhaitait mettre en place un espace « de liberté supplémentaire » mais les élections législatives de 1986 s’annoncent mal et c’est donc en toute hâte qu’est décidée la création de deux nouvelles chaînes. Alors qu’un an auparavant la quatrième chaîne fut accordé à un Canal+ payant et donc touchant moins le grand public, pour la cinquième et la sixième chaîne il fut décidé de mettre en place des chaînes gratuites.


©Canale Cinque/DR

Pour la cinquième chaîne on fait appel à Silvio Berlusconi chaudement recommandé par le pouvoir Italien en place. Berlusconi possède déjà un empire médiatique conséquent (Mediaset) propriétaire de trois chaînes privées dont une dénommée Canale 5. Il souhaite mettre en place les mêmes recettes en France. Faire une télévision commerciale facile à absorber pour le téléspectateur. Il s’associe à Jérôme Seydoux et à Jean Riboud (auquel son fils Christophe lui succédera sur ce projet). La société d’exploitation France 5 est créée pour gérer ce qui sera La 5.
L’arrivée de Silvio Berlusconi sur la télévision française n’est pas vu d’un très bon oeil par les critiques mais le charmeur italien le promet : « La télévision à laquelle nous sommes en train de penser ne sera pas une télévision Coca-Cola ni une télévision Spaghetti, ce sera au mieux une télévision Beaujolais. Champagne le samedi ! ».
Toutefois derrière ces sourires l’opposition politique de l’époque attend au tournant cette chaîne donnée à des amis du pouvoir et se promet de revoir les concessions le temps venu.

©La Cinq/DR

En attendant le jeudi 20 février 1986 La Cinq arrive sur les écrans français à 20h30. « Voilà La Cinq » présente cette nouvelle chaîne « amie » dans les strass et les paillettes. Les premiers programmes sont calqués sur les émissions italiennes de Silvio Berlusconi et d’ailleurs elles sont également enregistrées dans les studio de la mediaset à Milan. Le public français découvre les « joies » des rediffusions et des nombreuses coupures de publicité.
La Cinq est critiqué à la fois pour ses programmes mais aussi pour ses faibles audiences. Jérome Seydoux explique à qui veut l’entendre que La Cinq n’est pour le moment qu’un échantillon de ce qu’ils souhaitent faire par la suite et qu’ils n’ont pu mettre en place une chaîne complète dans un délai aussi court.
Les premiers problèmes pour la chaîne commencent dès l’été 1986 avec la résiliation de sa concession (en même temps que celle de TV6). Le nouveau gouvernement souhaite officiellement réattribuer les deux réseaux après un appel d’offre dans la plus grande transparence possible.
Malgré tout La Cinq continue et aborde sa rentrée en arrêtant ses premiers programmes sans doute trop italiens pour le public français (Cherchez la femme, Penthathlon ou C’est beau la vie). Les séries constituent alors le moteur de la chaîne. La télé « spaghetti » devient une télé « Coca-Cola ».C’est Carlo Freccero, qui est en charge de la direction des programmes. Un passionné qui s’adapte à chaque situation et pour qui la télé commerciale n’a aucun secret.
1987 est une année importante pour la télévision et elle déterminera jusqu’à aujourd’hui les évolutions du paysage audiovisuel français. C’est tout d’abord le grand oral des candidats à la reprise de La Cinq. On conseille aux anciens actionnaires de faire équipe avec Robert Hersant.
Ce dernier possède un empire presse national et régional (notamment le Figaro) et pour le plus grand bonheur du gouvernement il est également proche idéologiquement du pouvoir.
Au delà de ces considérations politiques, Robert Hersant possède un autre argument. De nouveaux studios qui sont prêts et installés dans un ancien garage boulevard Perreire. Si pendant un moment la CLT (propriétaire notamment de la radio RTL) lorgnait sur le canal, très vite le groupe luxembourgeois comprends que c’est sur la 6 qu’il faut concentrer ses efforts.C’est donc sans grande surprise que le réseau est réattribué au tandem Hersant-Berlusconi. Philippe Ramond devient le nouveau directeur général de la chaîne et résume ainsi la stratégie éditoriale : « 3 principes seront dans nos programmes : L’information, la distraction et la culture. ».
Dans le même temps TF1 est privatisée et attribuée au groupe Bouygues. La France se retrouve donc avec deux grandes chaînes nationales privées, deux chaînes publiques, une chaîne payante et une chaîne généraliste à dominante musicale.
Cette nouvelle donne ne fera qu’accroître la volonté des nouveaux dirigeants de La 5 d’aborder la rentrée 1987 avec des moyens conséquents.
Pendant l’été 1987 La Cinq se prépare à véritablement faire briller cette étoile présente dans son logo. De grandes vedettes de l’information et du divertissement (en grande majorité de TF1) rejoignent ainsi cette nouvelle aventure. Il s’agit de donner à la chaîne un caractère véritablement généraliste. Une grande campagne publicitaire a lieu avec Stéphane Collaro, Patrick Sabatier, Patrick Sébastien ou bien encore Jean-Claude Bourret sous le slogan « Cinq You la Cinq ! ».

©La Cinq/DR

La Cinq se dote d’un véritable rendez-vous d’information à l’image des grandes chaînes telles que TF1 ou Antenne 2. Par ailleurs de nombreux prime-times sont dévolus aux anciennes stars de TF1 qui tentent de recycler les concepts de leurs anciennes émissions. La 5 pense ainsi avoir les atouts pour contrer et gagner la bataille contre TF1 mais il n’en sera rien. La plupart des émissions sont de véritables flops. Les stars quittent progressivement le navire au bout de quelques mois. Les raisons de cet échec sont multiples. La Cinq est une chaîne essentiellement reçue dans les grandes villes. Le public visé n’était sans doute pas le bon. Ensuite le faible réseau d’émetteurs ne permettait pas à la chaîne d’être reçue par le plus grand nombre et par conséquent l’audience drainée ne pouvait être à la hauteur des enjeux financiers de la chaîne.

©La Cinq/DR

Au début 1988, le directeur des programmes Carlo Freccero cherche à faire oublier la chaîne généraliste de septembre 1987 et se concentre sur une chaîne complémentaire basé sur l’info/séries/films. La 5 se dote d’un nouveau slogan « Cinéma ou télévision, La Cinq tous les soirs un film. ». Ce qui restera de cette période et qui fera par la suite l’image de la chaîne c’est l’information avec de véritables journaux télévisés et une équipe conséquente. Même si l’audience ne sera jamais celle des grand-messes de la 1ère et la 2ème chaîne, l’information permettra à La 5 de véritablement exister dans l’esprit du public.
Toutefois l’information coûte cher. Si Hersant tient à la garder, Berlusconi voudrait s’en débarrasser ou du moins l’alléger. Les premiers actionnaires de la chaîne (Seydoux et Berlusconi) tentent d’en reprendre le contrôle. En vain.
La chaîne cumule son déficit et ses actionnaires se déchirent. Robert Hersant comprenant qu’il ne pourra mener à bien son entreprise sans mettre en péril son groupe de presse décide de se retirer de l’aventure. Mais qui pour le remplacer ? Il pense alors à Jean-Luc Lagardère, le PDG d’Hachette.
Un peu plus de 3 ans auparavant ce dernier s’était retrouvé à défendre la candidature de son groupe devant la CNCL pour la reprise de TF1 avec le résultat d’un Bouygues hautement vainqueur. Ici les données ne sont plus les mêmes. La 5 ne représente pas les mêmes enjeux financiers que TF1 mais surtout Hachette est le seul repreneur d’un canal à l’avenir incertain.
Cela se fera en deux temps. Tout d’abord Hachette rentre dans la Cinq en tant qu’actionnaire minoritaire au printemps 1990. Puis il acquiert les parts d’Hersant à l’automne 1990. Toutefois la prise de contrôle d’un nouveau groupe ne peut se faire qu’avec l’aval du CSA. Nouveau grand oral pour Jean-Luc Lagardère et son équipe avec la promesse qu’Hachette « va sauver La Cinq ».
Le CSA plutôt que de voir le risque d’un écran donne le feu vert. Du côté des actionnaires le groupe de Jean-Luc Lagardère s’engage à acheter le catalogue des programmes de Berlusconi. Tout le monde y trouve son compte…dans un premier temps.

©La Cinq/Jean-Paul Goude/DR

Hachette a une marque de prestige à défendre. Il ne s’agit pas de faire une télévision complémentaire qui se contenterait d’un format infos-séries. Il faut tout d’abord refondre la grille des programmes. Exit la chaîne minimaliste place à une Cinq haut de gamme. On fait appel à Pascal Josèphe pour mettre à l’antenne des émissions capables de redonner des points d’audience au canal et pouvoir ainsi faire face à TF1. TF1 une chaîne que connaît bien Pascal Josèphe puisque quelques années plus tôt il avait redressé la chaîne moribonde permettant à la Une de devenir leader et amenant ainsi sa privatisation. Le mot d’ordre est « Faire du neuf avec la Cinq ».
On change également le logo en faisant appel à Jean-Paul Goude, l’artisan du flamboyant bicentenaire de la révolution française à Paris. Ceux qui allumeront leur poste en ce mois d’avril 1991 auront du mal à reconnaître leur Cinq. Toutefois force est de reconnaître que le groupe Hachette ne s’est pas contenté d’avoir sa danseuse et a investi en masse pour offrir une chaîne de qualité en visant tout type de public. La chaîne se reprend à rêver de nouveau comme à la rentrée de 1987.Elle adopte dans le même temps un nouveau slogan « la Cinq c’est cinq sur cinq ».

©La Cinq/DR

L’audience ne décolle malheureusement pas. Nombre de ces émissions ne seront pas renouvelées à la rentrée de septembre. Malgré tout il y aura bien des réussites comme un certain « Que le Meilleur gagne » de Nagui qui fera la joie par la suite du service public.L’été La Cinq garde le moral qui se retrouve à l’écran avec ces petits spots « C’est l’été sur La Cinq ! ».

©La Cinq/DR

La rentrée de septembre se place également sous le signe de l’optimisme et de la combativité. Yves Sabouret le PDG de la Chaîne rassure ses troupes :

« Je voudrais vous rassurer (….). Notre maison n’est pas en péril loin de là. (…). Il est vrai que les résultats financiers de La 5 pour 1991 vont être plus mauvais que prévus. Cela s’explique par 3 raisons clairs : La première est que nous avons eu des déboires d’audience au printemps. La seconde c’est que nous n’avons pas eu la seconde coupure autorisée dans les programmes de fiction et de revenir aux droits de La 5 tels qu’ils existaient en 1987 (…) et troisièmement le marché publicitaire est très médiocre. Mais je rappelle que ces résultats même s’ils sont plus mauvais que prévus ont été provisionnés dans les comptes d’Hachette ».
Jean-Luc Lagardère et Hachette n’abandonneront pas le combat. Tout est prévu pour La Cinq et il ne faut pas écouter ce que disent les concurrents. Il y a des difficultés mais tout va bien. L’information qui a toujours été la vitrine de la Chaîne s’offre un nouveau décor, un nouveau générique et de nouveaux visages comme Marie-Laure Augry qui vient en renfort sur un 13h qu’elle a bien connu sur une autre chaîne. La nouvelle émission de Guillaume Durand « Les absents ont toujours tort » créé le buzz. Les plus jeunes qui constituent là-aussi une part importante du public de La Cinq voient de nouvelles séries arriver et puis toujours le rendez-vous Disney du mardi…mais rien n’y fait. Les dettes s’accumulent et au mois de décembre c’est le coup de massue. Les responsables de la chaîne annoncent un plan de licenciements de 576 personnes travaillant pour La Cinq. L’info tel que les téléspectateurs l’ont connu vit ses ainsi ses derniers jours et cela signifie également que les engagements pris ne seront pas respectés. Le personnel est sous le choc. Rien ne laissait présager un tel scénario. La Cinq haut de gamme du printemps 1991 s’oriente vers un M5 au rabais.
Commence alors une course contre la montre durant ces dernières semaines de décembre. Hachette souhaite mettre en place ce plan de licenciements, le seul moyen possible selon le groupe de pouvoir continuer à faire vivre la chaîne. Les salariés de leurs côtés ne veulent pas en entendre parler. Hachette avait pris des engagements à eux de les respecter. Ce sont d’ailleurs les personnalités de l’information, avec en tête Jean-Claude Bourret, qui montent au créneau. Ils sont le visage de la chaîne depuis la création et entendent rappeler que c’est aussi grâce à eux que La Cinq a pu avoir une reconnaissance critique du public mais aussi des professionnels. Quant au CSA, il se contente de rappeler à Hachette sous quelles conditions leur a été accordée l’autorisation d’exploitation de La Cinq et que le groupe doit donc s’y conformer.Le plan de licenciement ne pouvant se mettre en place, Yves Sabouret dépose le bilan de La Cinq le 31 décembre 1991. Me Hubert Lafont est nommé par le tribunal de commerce de Paris comme administrateur judiciaire de la Chaîne. Une période d’observation de 4 mois commence pour voir quel est l’état de la Chaîne et quelles sont les solutions pour poursuivre son activité.

©La Cinq/DR

La Cinq dépose le bilan…mais est-ce pour autant la fin ? Les salariés de la chaîne ne veulent pas y croire et continuent le combat. « L’association de défense de La 5 » est ainsi créé sous l’initiative de Jean-Claude Bourret. Les téléspectateurs répondent en masse à l’appel. Il s’agit de montrer que la chaîne ne peut disparaître dans l’indifférence. Il y a également une volonté de trouver des solutions pour faire vivre La Cinq. On songe a une participation en actions des téléspectateurs dans la future nouvelle 5.
Du côté des actionnaires Belusconi tente un retour en force mais la concurrence ne voit pas d’un bon œil cette nouvelle situation. C’est ainsi que TF1, A2/FR3 et Canal+ lance l’idée d’une chaîne commune d’information sur le réseau de la 5. Ce mariage entre trois groupes foncièrement concurrentes (voire plus si affinités) n’existe que pour occuper le terrain et n’est en rien réaliste.
Quant à l’Etat, dont le pouvoir en place était à l’origine de la création de cette Cinq, il songe plutôt à mettre sur ce canal la sept, chaîne culturelle, dont les programmes sont diffusés le samedi sur FR3. Avec ce contexte aucun repreneur ne vient donc à la rescousse de la Cinq. Le personnel tente un baroud d’honneur mars 1992 avec ce qui sera le dernier direct à l’extérieur.
Le 3 avril 1992 le Tribunal de Commerce rend sa sentence : La Cinq cessera définitivement ses activités le dimanche 12 avril 1992 à minuit. Ce n’est pas une surprise mais c’est un goût amer malgré tout. Il y a bien un dernier sursaut évoqué : faire appel de la décision et au moins continuer jusqu’au 23 avril puisque la chaîne posséderait les fonds jusqu’à cette date mais il n’en sera rien. Le tribunal dans son jugement insistera sur la totale « déconfiture » de la société.

©La Cinq/DR

Pour la dernière soirée une émission spéciale a lieu. Quelques jours auparavant on invite les téléspectateurs à regarder « Vive La Cinq » pour assister à événement unique dans l’histoire de la télévision : une éclipse totale.
Le journal de 20h reprends les couleurs de son ancien générique et avec ce logo étoilé si cher au public. Durant toute la soirée on se rappelle de ce que fut la chaîne à travers des témoignages et des de nombreux extraits. Défilent ainsi sous nos yeux l’histoire surréaliste d’une chaîne qui a changé de nombreuses fois de lignes éditoriales. On repense à la soirée de lancement en février 1986. On est bien loin des strass et paillettes à l’italienne. Et puis arrive minuit, le décompte final et l’éclipse. La Cinq c’est bel et bien fini. Comble de la situation La Cinq réalise ce soir-là une de ses meilleures audiences. L’écran noir durera jusqu’en septembre 1992 et l’arrivée d’Arte…

©La Cinq/DR

Si La Cinq a disparu des écrans, la volonté de voir renaître la Chaîne reste présente. Après tout l’Allemagne a bien réussi à refaire vivre Télé Funf (Une Cinq version allemande) pourquoi pas La France ?
L’association de défense de La Cinq renommée TV Liberté existe toujours via le site vivelacinq. Il y aura eu des projets avortés comme une télévision privée à Andore ou bien encore Lacinq.net qui a tenté à travers une webTv de faire renaître le canal. Mais aujourd’hui La Cinq reste au rang des souvenirs télévisuel,s témoin d’une époque de transition pour la télévision française.

©La Cinq/DR
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